Généalogie & récits de famillePar Laurent
Manny et les pastilles Jessel

Jessel 8 — : Tensions

Illustration du récit
 1940 - 1942

Manny avant la tempête : élégant, nerveux, toujours drôle

Il continue à plaisanter, à parler de New York, des paquebots, du Country Club, des soirées dans les salons anglophones. Il lit les journaux, bien sûr. Il sait. Comment ne pas savoir ? 1933 a déjà été une gifle pour tout homme juif issu d’Europe. 1939 confirme toutes les craintes.
Mais Manny est de la race de ceux qui répondent au tragique avec de l’humour. C’est sa manière de tenir debout.
Suzanne, elle, ne se disperse pas. Là où Manny tourne en rond, Suzanne trace une ligne droite. Elle continue d’organiser le laboratoire : comptes, matières premières, étiquettes, formulations, stocks, registres. Elle recrute une facturière en 1940, essaie de monter un laboratoire à Marseille.
Suzanne, comme toujours, tient la maison, les enfants – 5 maintenant - et le laboratoire. Sans emphase, sans plainte, sans effet dramatique.

Les pubs continuent

Même en 1940, les publicités Jessel continuent de fleurir dans les journaux : eczéma guéri en quelques jours, hémorroïdes effacées sans chirurgie, enfants “maigres, chétifs et pâlots” remis d’aplomb grâce aux pastilles.
Le style reste joyeusement excessif — très Manny. Mais Suzanne reste celle qui vérifie que les pots de Végebom ne manqueront pas de menthol ou de thym.

Estoril : l’hôtel des indécis

Estoril, sur la côte portugaise. Un paradis pour les exilés, les diplomates, les aristocrates ruinés, les espions moyens, les joueurs qui n’ont jamais quitté la table. C’est là que Manny et Gertrude séjournent en 1941, à l’Hôtel Parque, un endroit où l’on attend — quoi, personne ne le sait jamais — en buvant des cocktails en terrasse et en lisant des journaux internationaux qui arrivent avec un jour de retard.
Pourquoi Estoril ? Parce que Manny n’est pas un homme de guerre. La guerre, l’idéologie, la confrontation : ce n’est pas son terrain. Il est un homme de transit. Et Estoril est une ville idéale pour les hommes de transit. De là, il repart pour New York, où il se réinstalle provisoirement. Toujours élégant. Toujours présentable. Toujours insaisissable.
Pendant que Manny flotte entre Lisbonne, New York et on ne sait quel paquebot, Suzanne essaie de maintenir le laboratoire. Mais finalement, la production s’arrête.
Le monde s’effondre. On pourrait croire que ce chapitre annonce la séparation. En réalité, il annonce une évolution qui arrivera plus tard.